Gérard Porte : Une question reste en suspens: pourquoi Sisley est-il si peu connu du grand public, même de nos jours?
Dominique Brachlianoff : Oui, c'est vrai il est très peu connu par
rapport aux grandes figures de l'impressionnisme que sont Renoir, Monet,
Pissarro. Ils ont pourtant travaillé ensemble, et Sisley était
très actif dans le mouvement. Je pense qu'il y a pas mal de facteurs
qui entrent en jeu, le plus important étant que Sisley est resté
un paysagiste pur. Il n'a fait que des paysages, et il s'est cantonné
à peindre des régions relativement limitées. Il ne s'est
pas aventuré, à part quelques petits voyages en Angleterre
il est toujours resté dans les zônes où il habitait.
Je pense que cela lui a beaucoup nui, comme une limitation de son inspiration,
et alors que les autres abordaient le portrait, la figure, les vues de villes,
le nu dans le paysage..
Sisley est resté dans le paysage, de plus géographiquement
très circonscrit, voilà ce qui lui a beaucoup nui. Financièrement
il était très limité, donc il ne pouvait pas trop se
déplacer non plus. Les deux voyages qu'il a effectués au Pays
de Galles lui ont été financés, ce n'est pas un hasard!
G.P. Je pense qu'en montrant les caprices
de la Seine, en rendant compte de ce qu'il voit, Sisley fait une forme de journalisme. Partagez-vous mon avis?
D.B. : Oui et non à la fois. L'oeil du journaliste, oui dans le sens qu'il
a envie de donner une vue exhaustive de la réalité des paysages
qu'il connaît et des événements qui se produisent, comme
les inondations par exemple. Il fait des reportages des crues, l'eau qui
monte l'eau qui redescend, et du spectacle de la nature... là il rend
compte, oui. Le mot "journaliste", non car il ne rend pas compte d'une actualité
ou événement actuel, il ne montre pas les répercutions
sur les hommes, il ne traite pas l'événement comme un événement.
Ce qui serait intéressant, ce serait de rechercher les journaux de
l'époque pour voir le traitement de l'information sur ces inondations,
est-ce qu'il y a eu des morts?, etc.
G.P. : Les personnages sur les toiles de Sisley donnent l'échelle de la
dimension du reste de la peinture!?
D.B. : Vous avez tout-à-fait raison, c'est très important ces petites
figures. Elles sont totalement exquissées, elles se fondent dans la
nature avec une petite note de couleur, mais parfaitement situées
dans la composition elles donnent l'échelle, comme vous le dites.
Ces personnages sont très importants, alors que paradoxalement ils
sont insignifiants si l'on regarde de la façon dont ils sont traités,
de façon très très rapide et très réduite.
Mais ils sont très importants aussi pour caler le reste de la composition
de la toile, ils sont toujours à des endroits très stratégiques,
un chemin, un bord de rivière juste sur une note de couleur. Et puis,
le personnage est très important dans la peinture de Sisley parce
que ses paysages sont des paysages très façonnés par
l'homme. Ce ne sont pas des paysages grands et sauvages. C'est comme la cristallisation
du côté très humanisé des paysages, et c'est très
important chez Sisley.
G.P. : La peinture de Sisley paraît très simple et à la fois
nous avons l'impression que nous allons être aspirés par un
tourbillon. Je pense à ses ciels, un cercle ou une spirale nous attire...
D.B. : Totalement. Vous avez raison de dire cela, d'un coup d'oeil cela paraît
très simple, c'est une peinture qui refuse le spectacle, le coup d'éclat.
Sisley est beaucoup trop intimiste, tout en nuances, en recherche, il faut
avoir une certaine délicatesse et une certaine attention pour pouvoir
pénétrer dans son univers. C'est aussi un facteur qui fait
que Sisley n'est pas très connu. Sa peinture est une peinture de la
proximité du regard, il faut être près des oeuvres. Un
tableau de Sisley, si vous passez comme ça, ne va pas vous attraper,
au contraire d'un tableau de Monet par exemple. Il a une certaine simplicité
à la Corot, qui du reste est un peintre qu'il a beaucoup admiré.
Il a ce même rapport très simple, et volontairement simple,
à la réalité du paysage. Bien sûr ce n'est pas
simple, dans le sens que c'est un art très savant et que Sisley a
eu toute sa vie un don de la composition de cette recherche. Tous ses tableaux
sont très structurés et très classiquement composés,
avec un art de l'équilibre des formes. Nous pouvons entrer dans un
tableau par un chemin, un sentier, une route, le fleuve, l'équilibre
du ciel, de l'horizon toujours très sensible. De cette simplicité
apparente il y atoujours ce tourbillon, comme vous le soulignez. Il y a une
sensation de profondeur dans ses oeuvres, de perspective, et même de
vastitude des ciels qui englobent tout le paysage. Ce ne sont pas des oeuvres
plates qui se résume à la surface de la toile. Nous sommes
dans un univers à trois dimensions.
G.P. : Le parallèle du ciel, de droite et de gauche il y a des nuages, et
au centre une clarté se dégage.
D.B. : Oui, il y a comme un entonnoir. Sisley construit ses ciels comme pour mieux
nous englober et le paysage avec. C'est très frappant, cela.
G.P. : Politiquement parlant Sisley était un rebelle ? Je pense à
la pétition du Salon des Refusés...
D.B. : Non, je ne pense pas. Quand Sisley commence à peindre dans les années
soixante, soixante-dix, il fait partie de ces jeunes peintres qui sont un
peu révolutionnaires au niveau de leur art et qui revendiquent une
certaine avant garde et des nouveautés. Sisley est sûrement
de gauche, en rupture avec la société, en revanche au niveau
de la peinture il est clairement engagé auprès des rénovateurs
que sont Monet, Renoir, Pissarro. Au même titre qu'eux il revendique
la même chose, être reconnu et accueilli au Salon, et il signe
la pétition. Mais je ne pense pas qu'il ait été rebelle
Nous remercions Madame Dominique Brachlianoff
1897-1899, ses dernières années..
1897 : Sisley part au Pays de Galles, il y peint une vingtaine de toiles. C'est seulement cette année là qu'il épouse Eugénie, après
trente ans de vie commune.
1898 : Sisley souffre de névralgies très douloureuses. Il effectue
une dernière fois les démarches pour l'obtention de la nationalité
française, mais le dossier n'aboutira qu'après sa mort.
Le 8 Octobre de la même année, Eugénie meurt. Trop faible,
Sisley ne peut assister aux funérailles.
1899, le 21 Janvier, Sisley fait venir auprès de lui Monet, qu'il
prie de veiller sur ses enfants.
1899, le 29 Janvier : Alfred Sisley meurt. Il est enseveli le 1er Février
au cimetière de Moret-sur-Loing.
et A LA MEMOIRE DE SISLEY, le 11 Juillet 1911 un monument est érigé par les habitants de Moret-sur-Loing. |